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Langues régionales : un péril communautariste ?
Le Monde, Henri Giordan, 7 juillet 1999
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par Henri Giordan,

vice-président du Groupement pour les droits des minorités (Paris) et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique

Danièle Sallenave (Le Monde du 3 juillet), après Georges Sarre et quelques autres, se précipite au secours de la République prétendument menacée par une gauche qui braderait l' « héritage de la Révolution é en s'engageant, par la signature de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, à protéger la diversité linguistique de notre pays.

Il est important de remarquer que ce choix politique en faveur des langues régionales n'est pas le fait d'une gauche qui serait irresponsable. Il représente un courant d'opinion, majoritaire dans le pays, qui rassemble l'essentiel du PS, des Verts et du PCF, rejoints par Démocratie libérale et l'UDF. En réalité, ce débat sur la langue, dont l'ampleur est nouvelle en France, révèle une fracture profonde entre une opinion repliée frileusement sur une conception centraliste, figée sur des dogmes mal compris, et une France qui s'ouvre aux conditions actuelles de l'exercice des valeurs de la démocratie et de la liberté.

La crispation hargneuse de certains propos défend fort mal les valeurs républicaines et laïques dont leurs auteurs se réclament. Il n'est pas exact de faire remonter la « persécution é des langues régionales de France au début de la IIIe République et d'en faire la condition d'un progrès « en matière de justice, d'émancipation, de liberté individuelle é (Danièle Sallenave).

La dévalorisation des langues autochtones différentes du français est bien plus ancienne. Son origine n'a rien à voir avec la volonté de protéger les citoyens de la République de je ne sais quel obscurantisme qui aurait été véhiculé par l'occitan ou le breton ! On la trouve, par exemple, dans le projet culturel et politique conçu au XVe siècle par un certain Claude de Seyssel, conseiller influent de Louis XII, qui engageait le roi à suivre, en faveur du français, l'exemple « du peuple et des princes romains é qui, lorsqu'ils dominaient le monde, « n'ont trouvé de moyen plus sûr de rendre leur domination éternelle que de magnifier, enrichir et sublimer leur langue latine... et de la communiquer aux pays et provinces et peuples par eux conquis é... Ce choix politique concernant le rôle de la langue dans la consolidation du pouvoir royal n'a rien à voir avec l'émancipation des sujets du roi !

La révision constitutionnelle de 1992, qui déclare que « la langue de la République est le français é, s'inscrit dans cette logique d'hégémonie politique. La France est ainsi devenue le seul pays de l'Union européenne dont la constitution consacre la position privilégiée d'une seule langue officielle sans se référer au statut des autres langues historiquement implantées sur son territoire. Tous les pays qui abordent le problème linguistique dans leur Constitution font référence à l'ensemble des langues parlées chez eux.

Plus gravement, par cet acte, le législateur a placé une marque d'identité culturelle sur un pied d'égalité avec les principes majeurs de la République : le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple et la devise « Liberté, Egalité, Fraternité é. La dérive était dès lors prévisible : la France n'est plus pensée comme le résultat d'une volonté de vivre ensemble, mais comme le partage, au sein d'une communauté nationale, de marques d'identité. Sous prétexte de sauvegarder l'identité de la France, on remet ainsi en cause les caractéristiques universalistes du modèle républicain français. Nous sommes loin de la « communauté de citoyens é justement souhaitée par Dominique Schnapper. Une telle définition de la communauté nationale nous fait courir le risque d'une dérive « ethniciste é, aux antipodes de la tradition républicaine.

Le danger communautariste n'est pas lè où on le redoute, dans une fragmentation de la société française. Il se situe désormais dans la conception de la France qui prévaut chez les souverainistes et se donne libre court aujourd'hui au RPF ! Ce n'est pas la France qui se trouve menacée de communautarisme. C'est la France qui, par son repli nationaliste, projette une fragmentation communautariste de l'Europe. La réalité est tout autre. Les droits à la langue et à la culture sont des droits individuels parfaitement intégrés dans le système des droits de l'homme. Ils ne projettent aucune segmentation de la société. C'est l'individu qui est sujet du droit et non un fragment de la population.

Il faut en finir avec une double hypocrisie. Celle qui consiste à souligner que les langues régionales sont librement parlées et enseignées, que personne n'a interdit Alan Stivell ou I Muvrini : cette tolérance n'a rien à voir avec une politique publique de protection, et les budgets de l'Etat consacrés aux langues régionales sont infimes. L'hypocrisie qui consiste à renvoyer, avec un mépris évident pour ces pratiques stigmatisées comme nostalgiques, l'exercice de ce droit à la sphère du privé : le droit de parler patois « à sa femme et à ses animaux é, les enfants étant à l'abri afin qu'ils réussissent à l'école.

Pour éviter que les valeurs de l'appartenance - nationale, communautaire ou minoritaire - ne priment sur les valeurs universelles des droits de l'homme, il est indispensable de fonder une politique de gestion du caractère multiculturel et multilinguistique de notre pays sur les principes du droit. Les droits de l'homme sont essentiellement créateurs et gardiens de ce que Hannah Arendt nomme « un espace vital pour la liberté é. La fonction du droit, dans cette perspective, est de garantir la possibilité de l'expression de valeurs identitaires dans l'espace privé, mais aussi dans l'espace public. Les droits des « minorités é, comme le droit au travail et celui de former des syndicats, le droit de grève, sont des droits dont la réalisation requiert une action, donc une liberté, collective. Ils requièrent la création d'institutions publiques. La plus haute tradition de la laïcité se trouve dans cette direction.


Henri Giordan


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