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Le peuple corse? De quoi parle-t-on?
Libération, Nicolas Alfonsi, 6 avril 2000
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En sollicitant des élus de la Corse des propositions "sans aucun tabou" sur l'avenir de l'île, Lionel Jospin mesurait-il la portée d'une telle initiative? On peut en douter si l'on songe aux tensions inutiles provoquées par des débats stériles. Rien, en décembre dernier, ne justifiait un changement de cap. Malgré la crise des paillotes, le Premier ministre est alors perçu comme différent des autres et il garde - son action s'inscrivant "dans la durée" - la confiance de l'opinion!

Le brutal changement auquel il invite les Corses répond sans doute à des préoccupations nationales. On ne peut faire, cependant, injure au Premier ministre d'être guidé par celles-ci au moment où les échéances électorales vont arriver.

Certes, enjeu négatif permanent, la violence en Corse - c'est une constante toujours vérifiée - pollue le débat présidentiel et conduit toujours ceux qui sont aux affaires à calmer le jeu. Mais les raisons profondes doivent être recherchées en Corse même. Assuré de l'adhésion unanime des élus, scellée par un pacte républicain, le Premier ministre aurait pu garder le cap comme nous l'y invitions.

Limitant leurs préoccupations à des enjeux de pouvoir - toute l'évolution institutionnelle renouvelle la donne - n'ayant pour unique pensée... que leurs arrière-pensées, les plus représentatifs d'entre eux vont le priver de tout soutien. Alliés objectifs des nationalistes, ils vont, par la demande d'un statut d'autonomie, donner à ces derniers l'occasion de reconstituer leur force.

On attendait des propositions sur les maux qui taraudent la société corse, l'intolérance qui la guette, l'exclusion, la précarité, le non-développement, dont la violence se nourrit au quotidien, la perte de repères d'une société déstructurée par vingt ans de désordre. On a, tout au contraire, ramené le débat à l'illusion institutionnelle et à une nouvelle revendication statutaire.

Aucun responsable ne peut ignorer que vingt ans de violence ne sauraient prédisposer la société corse à recevoir, sans dommage, la pression médiatique à laquelle elle a été soumise depuis trois mois. Troublée par l'avenir qu'on prétend lui réserver, consciente de la désinformation dont elle est victime, elle va succomber, incrédule, sous une avalanche de concepts qui troubleraient bien des constitutionnalistes : " pouvoir législatif corse ",

reconnaissance juridique du "peuple corse", communauté insulaire de la République, consultation référendaire régionale, statut d'autonomie, transferts de blocs de compétences, territorialisation des impôts. Telles sont les réflexions auxquelles le Premier ministre a donné libre cours et qui vont constituer le lot quotidien des informations dans l'île.

Favorables à son initiative, prêts à tous les abandons pour obtenir la fin de la violence, dont ils ne mesurent pas le prix à payer, les Corses deviennent peu à peu réfractaires à des réformes qu'on veut leur imposer au forceps et conscients que la médiatisation à sens unique dont ils sont l'objet les éloigne toujours plus du cadre national.

Ainsi, à la veille de Matignon II, les secousses auxquelles a été livrée la communauté corse ont été trop fortes pour que tout retour en arrière soit possible, et le Premier ministre, quoi qu'il arrive, ne pourra plus "rembobiner le film". La très forte accélération donnée par son initiative a provoqué, dix ans après le statut Joxe, des lignes de fracture que l'on retrouve de nouveau dans toutes les formations politiques, mais elle a surtout permis le retour au premier plan de la famille nationaliste, suggérant à une opinion désabusée que la paix est possible, alors que le FLNC, occupant tout le champ politique, n'a renoncé lui à aucun de ses préalables.

Comment réaliser, dès lors, la difficile synthèse entre deux motions contradictoires et dont le tronc commun ne porte que sur des objets secondaires ?

En votant la motion majoritaire, les républicains ont entendu marquer les limites d'une évolution institutionnelle inacceptable. Parce que leur discours est porté par des formations traditionnelles est-il pour autant moins "moderne"? Partisans d'une citoyenneté pleine et entière, refusant le déclassement de la société corse, mais souhaitant, tout au contraire, son intégration totale dans la communauté nationale, sachant que l'État n'assurera pas mieux ses fonctions régaliennes demain dans une Corse dotée d'un statut d'autonomie qu'il les assume aujourd'hui, se méfiant des comparaisons hasardeuses avec les statuts des autres régions européennes - aucune d'entre elles ne connaît d'organisation clandestine ou des bandes armées défiant l'État -, ils ont affirmé leur souci d'écarter toute dérive; on a voulu voir dans l'alliance entre la majorité de la gauche et de la droite républicaine, qui s'est associée à sa motion, qu'un accord contre nature, symbolisant le "front du refus"! alors que le seul que ses signataires revendiquent... est celui de l'aventure, de la démission et du chantage à la paix!

La reconnaissance juridique du "peuple corse", dont Robert Badinter disait qu'elle était la décision du Conseil constitutionnel la plus grave qu'il ait eu à connaître, est-elle si subalterne qu'elle devrait interdire aux républicains de s'unir? Ce vote majoritaire est-il plus factice que l'alliance baroque et de circonstance entre les élus, qui rassemble une partie de la gauche, une droite libérale sans convictions, des "corsistes" motivés par les enjeux de pouvoir et des nationalistes qui refusent de condamner les assassins du préfet Erignac?

En réclamant un pouvoir législatif de plein droit, dont il n'est nullement avéré qu'il soit nécessaire, un calendrier calédonien, une consultation référendaire régionale à caractère non normatif, mais qui aura en réalité la force tirée de la légitimité populaire, la motion minoritaire ne peut être prise en compte, compte tenu de l'état des mentalités et de l'incapacité de la société à absorber des réformes d'une telle ampleur.

En réduisant leurs revendications initiales sur l'amnistie, le "peuple corse" et un corps électoral spécifique, les nationalistes, en s'y associant, tentent de faire reconnaître implicitement le "peuple corse". Ayant renoncé à demander sa reconnaissance juridique, ils réitèrent quotidiennement leur demande de référendum régional, qui est, avec le pouvoir législatif, le deuxième élément constitutif d'une reconnaissance de facto.

A ce stade, l'enjeu devient national. Lionel Jospin l'a bien compris qui essaie d'attirer le président de la République et l'opposition dans une démarche consensuelle. Celle-ci, culpabilisée par ses échecs en Corse, peut-elle pour autant s'y associer?

Pour la première fois, un Premier ministre en exercice a évoqué l'éventualité d'une réforme constitutionnelle. Un pas a été franchi ainsi dans les esprits sinon dans les faits. Ce changement fondamental impose la vigilance.

Le gouvernement n'ignore rien des contraintes juridiques qui se dressent. En consultant les Corses sur les institutions qu'ils souhaitent, on risque de porter atteinte à l'unité institutionnelle de la République et, d'une certaine manière, d'admettre l'existence du "peuple corse". Dès lors, quel est l'alternative? Soit la consultation régionale ne porte que sur des réformes mineures et elle devient sans objet. Soit il est proposé à la population de l'île de se prononcer pour un statut d'autonomie reprenant les éléments de la motion minoritaire, mais une réforme constitutionnelle devient nécessaire.

La donne a ainsi changé en trois mois. Le Premier ministre souhaitait un vaste débat ouvert à la société civile, traduisant les préoccupations réelles des Corses quant à leur avenir. Les évolutionnistes l'ont ramené par escamotage à la seule opportunité d'un troisième statut.

Or la Corse n'est ni la Calédonie, ni Mayotte, ni un territoire d'outre-mer. Ce n'est pas un hasard si ces mots ont remplacé dans le discours celui de "l'État de droit". Instruits par l'expérience, les élus républicains ne peuvent négocier la paix. ils savent les malentendus qui peuvent naître de la politique de la main tendue. En acceptant des réformes contrôlées et progressives, portant le plus loin possible les principes de la décentralisation, qu'ils n'auraient pas envisagées il y a six mois, ils ont voulu, avant tout, faciliter la tâche du gouvernement.

Entre ceux pour lesquels l'autonomie est le début d'un processus et ceux qui pensent qu'elle serait aujourd'hui accordée au pire moment, qu'elle ne peut être que l'aboutissement d'une lente évolution, un espace existe. A Lionel Jospin de l'occuper par des mesures appropriés et qui doivent, par priorité, permettre à l'île de retrouver sa sérénité."


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