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Le Corse tranquille : Emile Zuccarelli
Nouvel Observateur, Jean Daniel, 24 juillet 2003
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C'était il y a un an, juste après la présidentielle. Emile Zuccarelli, en sortant de chez lui, avait salué, comme chaque matin, le patron du bar le Napoléon et celui-ci lui avait dit sans détour des mots qu'à Bastia on murmurait alors dans son dos: «Monsieur le Maire, cette fois-ci, si vous vous en sortez, on pourra dire que vous avez de la chance.» Zuccarelli passait pour un loser. Il avait été ministre de Jospin mais Jospin l'avait viré. Il avait soutenu la candidature de Chevènement mais Chevènement s'était planté. Il avait combattu les accords de Matignon mais la droite avait déjà repris l'héritage. Pauvre «Milou»!
Quand il raconte ces moments d'angoisse et d'incompréhension, Emile Zuccarelli reste fidèle à son tempérament. Pas de grands mots, pas d'emphase. Cet homme n'a pas le sens de l'épopée. On le disait condamné. Le voilà qui triomphe. On moquait sa maladresse. Le voilà qui fait subir à Sarkozy son premier gros revers. Oh, bien sûr, il y a eu cette étonnante «Marseillaise» chantée à pleins poumons, un soir de référendum, devant le monument aux morts de Bastia. Et puis ces embrassades et ces cris de joie. Mais lorsque les lampions se sont éteints, Emile Zuccarelli est rentré sagement chez lui avec le sentiment du devoir accompli et la ferme intention de demeurer ce qu'il a toujours voulu être: un homme ordinaire, maire d'une ville ordinaire, sur une île ordinaire.
Lui, roi de Corse? Allons bon! Ce sont là des rêves qu'il abandonne volontiers à d'autres ambitieux. Zuccarelli ne croit pas à ces chimères qui font tant fantasmer, à Paris, les responsables politiques de tous bords. Il leur en veut d'entretenir la légende d'une île qui mériterait, par nature, un traitement d'exception. «C'est toujours la même chose: Mérimée, la Colomba et tout le tintouin.» Zuccarelli est un homme placide qui sort de ses gonds dès qu'il entend prononcer certains mots: «corsitude» ou «âme corse»... Et si c'était la clé de tous ses déboires passés? Et si sa faute avait été d'avoir brouillé les pistes et de ne pas avoir voulu jouer le rôle qu'on lui avait confié?
Zuccarelli est un gaucher contrarié. Ça n'a l'air de rien mais il en parle avec trop d'insistance pour que ce ne soit qu'un détail. Sa carrière, en tout cas, ressemble à un long détour. Son père était avocat, bastiais et député-maire radical de la ville. Emile n'avait pas 20 ans lorqu'il est parti faire ses études sur le continent avec la ferme intention de quitter le giron familial. Polytechnicien brillant, il fut ainsi pendant deux décennies, à Paris, le patron d'une grosse société d'assurances. La Corse, pour lui, c'était les vacances. La politique, c'était une passion mais il n'imaginait pas que cela puisse devenir un métier.
Ses premiers engagements, à gauche, valent d'être rappelés car ils expliquent beaucoup de choses pour la suite. Zuccarelli, au fond, est un républicain de progrès. Tenté par les clubs qui pullulent au milieu des années 1960, il croit au rôle de l'Etat modernisateur dans une société libéré de ses archaïsmes. L'expérience suédoise le passionne. S'il avait pu intégrer l'ENA, Zuccarelli confie volontiers qu'il aurait choisi la préfectorale.
S'il l'avait voulu, Zuccarelli aurait pu être également un mitterrandiste pur sucre. En juin 1968, alors que la cote du futur président est au plus bas, il rejoint la Convention des Institutions républicaines qu'il quittera pour les radicaux de gauche, juste avant le congrès d'Epinay, parce les textes de ses motions lui paraissent trop extrémistes. Partir sur de tels motifs quand le succès - enfin! - paraît acquis... Lorsque Zuccarelli décrochera son premier maroquin dans le gouvernement Bérégovoy, il racontera ce parcours à Mitterrand qui, ce jour-là, le regardera d'un air navré avant de le classer définitivement dans la catégorie des benêts politiques.
Ainsi vont les réputations. «Milou»? Un héritier repris par son île et le clan familial après une longue tentative d'échappée! Un grand garçon sincère mais tellement peu adapté aux rudes lois de la vie politique! Beaucoup en sont restés à ces clichés en oubliant un peu vite qu'avoir été chef de parti puis deux fois ministre n'est pas un cadeau tombé du ciel. Zuccarelli - le vrai - tient en fait en deux dates et deux propos. 1975: Aléria, premier coup d'éclat des nationalistes, et ce cri du coeur d'un jeune homme rangé: «Ces cons, ils vont nous amener la mafia.» 1986, élections législatives, et cette promesse d'un nouveau député: «Des habiles, il y en a déjà beaucoup en Corse. Moi, je serai autre chose.» Le 6 juillet 2003, quand le non l'a emporté, il ne fallait pas chercher plus loin pour comprendre les raisons d'un retour et les ressorts d'une ambition.

Ses dates

1940. Naissance à Bastia.
1963. Dirigeant d'un groupe d'assurances.
1982. Premier mandat à l'Assemblée de Corse.
1989. Maire de Bastia.
1997. Ministre du gouvernement Jospin.

François Bazin

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