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A qui appartient le littoral ?
L'Express, Jérôme Dupuis, 5 juillet 2001
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"Le nouveau statut pourrait profondément modifier le paysage de l'île de Beauté. L' «or bleu» qui s'étend sur près d'un millier de kilomètres est-il menacé? Petits propriétaires, promoteurs, zones protégées, zones à risques: L'Express dresse l'état des lieux

«La Corse m'apparut au lever du soleil, se souvient la journaliste britannique Dorothy Carrington, dans son livre La Corse. Cette première vision me permettait d'imaginer les sentiments du capitaine Cook découvrant quelque île merveilleuse, insoupçonnée, dans le Pacifique.» C'était en 1948, autant dire la préhistoire du tourisme dans l'île. Une cinquantaine d'années plus tard, ces mêmes rochers, ces mêmes plages de sable blanc accueillent près de 2 millions de visiteurs par an. La raison de ce succès grandissant: un littoral très largement préservé de l'urbanisation.

Ce pur joyau d'environ mille kilomètres de côtes serait-il à son tour menacé? Le 22 mai 2001, l'Assemblée nationale adopte, en première lecture, le projet de loi sur la Corse. Son article 12 suscite une vive polémique. Si le projet est définitivement adopté en l'état, l'Assemblée de Corse dressera la liste des «espaces remarquables» (quasi inconstructibles) et décidera donc de ceux qui ne le sont pas, ce qui, jusqu'à présent, relevait d'une prérogative de l'Etat. Les élus insulaires pourront aussi autoriser l'installation d' «aménagements légers» et de «constructions non permanentes» à vocation touristique dans une bande de 100 mètres à partir de la mer. Une frange jusqu'à présent inconstructible. Enfin, de petits hameaux pourront être implantés dans des sites vierges mais non protégés, en s'affranchissant de l'actuelle obligation d'intégrer commerces et services publics.

Ces trois dispositions affaiblissent la très protectrice «loi Littoral», qui s'applique de Dunkerque à Bonifacio. A tel point que les associations de défense de l'environnement prédisent déjà une «baléarisation» de la Corse.

Alors que la polémique enfle, L'Express a enquêté pour savoir à qui appartient aujourd'hui cet «or bleu», selon la jolie formule du journaliste Paul Silvani (1). Si l'Etat et de grands groupes financiers possèdent de larges bandes côtières, la majorité du littoral, souvent morcelé en minuscules parcelles, appartient toujours à des Corses. Etat des lieux.

«Comme un conservateur de musée, je cherche à acquérir les pièces majeures»

Comme partout en France, plages et rochers font partie du «domaine public maritime», donc du patrimoine inaliénable de l'Etat. Les terrains actuellement au centre du débat sont situés légèrement en retrait de la mer. Ils appartiennent pour une grande part à des familles corses. Mais, surprise, le plus grand propriétaire reste, de loin, le Conservatoire du littoral. Cet établissement public est chargé d'acheter des terrains afin de préserver les côtes. Toute acquisition est soumise à un accord du Conseil de rivage, organisme composé de 12 élus corses. La commune concernée doit, elle aussi, donner son feu vert.

En un quart de siècle, le conservatoire a ainsi acquis - avec l'appui d'élus locaux soucieux de préserver leur environnement - 21% du littoral corse. Soit beaucoup plus que dans les autres régions françaises. Ce somptueux patrimoine (voir la carte) couvre désormais 14 500 hectares environ. Pour racheter des terrains, les délégués du conservatoire ont négocié en moyenne 1,60 franc par mètre carré non constructible. «Comme un conservateur de musée, je cherche à acquérir les pièces majeures», résume Bruno Toison, actuel délégué régional du conservatoire.

Citadelle de Bonifaccio, cas épineux

L'Etat, via le ministère de la Défense par exemple, possède d'autres emprises, moins bucoliques, tels la base aérienne de Solenzara et son champ de tir, situés dans la plaine orientale. Mais les élus locaux lorgnent plutôt les citadelles, souvent d'origine génoise. Comme la caserne Miollis, à Ajaccio. La demeure du général, qui s'ouvre sur le vieux port, peut rivaliser avec les plus belles de Corse. Le cas de la citadelle de Bonifacio, désertée depuis dix ans, paraît beaucoup plus épineux

Les deux conseils généraux disposent d'emprises plus limitées. Le département de Corse-du-Sud a acquis les îles Sanguinaires, l'un des sites majeurs d'Ajaccio. Celui de Haute-Corse a acheté, en 1990, l'immense étang de Biguglia (1 450 hectares), au sud de Bastia, aujourd'hui réserve naturelle. Il dispose, en outre, de 11 ports, dont ceux de Calvi et de L'Ile-Rousse.

Collectivités locales et propriétaires privés seront-ils bientôt courtisés par des groupes immobiliers? Accor a déjà annoncé son intention d'investir dans l'île. Jusqu'à présent, les grands investisseurs privés n'ont pas eu la main heureuse en Corse. A commencer par le Club Méditerranée. Plusieurs fois dynamité, longtemps mal accepté par les habitants, le club a dû abandonner l'un de ses trois «villages».

En 1973, le site protégé de Girolata échappa lui aussi au pire

Quant à la SCI Rothschild, qui, au début des années 1960, aménageait des pistes dans le désert des Agriates, dans le nord de l'île, elle a finalement vendu ses terrains. Cette lande, qui s'ouvre sur des plages d'une beauté exceptionnelle (dont Saleccia, où furent tournées des scènes du Jour le plus long), constitue aujourd'hui l'un des fleurons du Conservatoire du littoral. Comme d'ailleurs le site de Roccapina, situé sous le fameux «rocher du lion». Il y a une quarantaine d'années, la BNP prévoyait d'y installer 1 300 constructions. Le conseil municipal de Sartène s'y opposa. En 1973, le site protégé de Girolata échappa lui aussi au pire, c'est-à-dire à un millier de constructions.

A contrario, Axa n'a jamais cherché à exploiter les terrains de la Testa Ventilegne (2 800 hectares, au bord de la mer, près de l'aéroport de Figari), qu'elle a hérités de La Paternelle. En 1996, l'assureur en vendait les trois quarts au Conservatoire du littoral. Et une nouvelle partie, en juin 2001, après le vote du projet sur la Corse. Il fallait une délibération du conseil municipal de Figari. La municipalité a finalement donné son accord, en échange du rachat par la commune des parcelles restantes. Elles pourraient servir à la construction d'une école hôtelière. Un projet qui suscite déjà une certaine émotion chez les écologistes locaux. Tout comme, d'ailleurs, celui de la société Dewavrin, près de l'étang de Canetto, au nord-est de Bonifacio. Le groupe textile dispose de 82 hectares sur lesquels il envisage, notamment, de bâtir un hôtel équipé d'un centre de thalassothérapie et 450 minivillas.

Tourisme chic

Depuis les années 1960, Bonifacio et sa région font fantasmer les investisseurs. L'Aga Khan puis le financier Flatto Sharon y rêvaient de projets grandioses. Le premier s'est finalement replié sur la Sardaigne, le second s'est réfugié en Israël, après un scandale retentissant. Mais la pression immobilière reste forte sur le cap Horn corse. D'autant que l'aéroport de Figari met Paris à une heure trente... La région semble s'être fait une spécialité du tourisme chic, à l'image du domaine clos de Sperone, où des personnalités telles que Christine Ockrent et Bernard Kouchner ou la famille Bouygues possèdent de magnifiques villas. Récemment, l'une d'elles a été vendue 40 millions de francs...

Sperone, 138 hectares. Des constructions de bois plutôt bien intégrées à l'environnement, dès 1971, et l'un des plus beaux parcours de golf d'Europe, font remarquer les amoureux du lieu. Les détracteurs dénoncent, eux, le manque de retombées pour l'économie locale et l'annexion du sentier littoral par le golf. Les associations de défense de l'environnement viennent d'obtenir l'annulation du permis de construire de l'un des hameaux. C'est donc symboliquement à Sperone que l'association U Levante, présidée par Michèle Salotti, et le Collectif pour la loi Littoral, qui regroupe 21 associations de protection de l'environnement, ont mobilisé près de 300 personnes lors de la manifestation du 24 juin dernier. Dans la foule se côtoyaient l'élu nationaliste César Filippi et le très républicain Dominique Bucchini. Ancien maire communiste de Sartène, celui-ci a réussi jusqu'ici à préserver le littoral de la commune . Mais que feront les nombreux petits propriétaires privés du secteur si, demain, les élus décidaient que ce site n'avait rien de «remarquable»? Revendront-ils? Construiront-ils cabanons et villas? C'est l'une des grandes inconnues qui décidera de l'aspect futur du littoral corse. «Ce que l'on peut craindre, c'est un mitage de la côte, à coups d'autorisations individuelles», prédit un spécialiste.

Des règles contraignantes

Les règles restent, pour l'instant, contraignantes. Ainsi, à Palombaggia, l'une des plus belles plages de Corse, les nouveaux propriétaires de la «maison du roi des Belges» prévoyaient de transformer le domicile en hôtel, tout en promettant une meilleure intégration au site de cette bâtisse sans charme. La demeure étant construite au beau milieu d'un espace protégé, la préfecture n'a pas donné suite à la demande de permis.

Escaliers ou pontons à même les rochers: autant qu'une «bétonisation» généralisée les écologistes craignent, en fait, les petits arrangements avec la loi pour le confort de quelques particuliers. «Les côtes de l'extrême Sud risquent d'être privatisées par petits bouts», déplore Vincente Gucchi, président de l'ABCDE (Association bonifacienne pour comprendre et défendre l'environnement). Ainsi, à l'est de Bonifacio, de riches propriétaires se sont fait construire de véritables palais, parfois «baroques», à l'image d'André Tarallo, l'ex- «M. Afrique» du groupe Elf.

Le cap Corse, pointe nord de l'île, a récemment connu son «affaire». L'Etat a fait part de son intention de vendre six tours génoises, d'un entretien coûteux. La préfecture de Haute-Corse a aussitôt été accusée de brader le patrimoine insulaire, dont la célèbre tour de Nonza. En fait, les ouvrages concernés devraient être cédés à la collectivité territoriale de Corse. Quand il s'agit de dénoncer la privatisation des terrains littoraux, les écologistes brandissent aussitôt le précédent de l'île Cavallo: il fut longtemps impossible de débarquer sur l'une de ses plages sans être chassé par des vigiles. Alors que l'archipel des Lavezzi, tout proche, a été classé réserve naturelle, Cavallo a bétonné. La société gestionnaire du site, la Codil, a été soupçonnée d'abriter les activités de mafieux italiens. L'Etat, en tout cas, tente de reprendre pied sur l'île. Le 15 mai 2001, une trentaine d'infractions aux règles de l'urbanisme étaient révélées par une mission envoyée par le préfet de Corse.

Corsica Nazione ne décolère pas contre l'article 12

Jean-Pierre Lacroix participe largement au débat actuel sur l'avenir des côtes. Le préfet, qui a exigé de ses services un «atlas des espaces remarquables», relativise la portée de l'article 12, qui ne pourra entrer en vigueur sans l'adoption d'un plan d'aménagement et de développement durable par la collectivité territoriale de Corse. Il fait aussi observer qu'en Corse-du-Sud, sur 593 kilomètres de linéaire côtier, 476 kilomètres sont protégés. Même position pour Nicolas Alfonsi, élu (PRG) de l'Assemblée de Corse et président du Conseil de rivage, pour qui ces nouvelles dispositions offrent suffisamment de garanties juridiques pour permettre à la région de se développer économiquement sans porter atteinte à son environnement. Mais les deux hommes sont bien seuls. Devant la mobilisation contre le projet, bon nombre d'élus font machine arrière, quitte à s'exposer à d'évidentes contradictions. Les nationalistes de Corsica Nazione ne décolèrent pas contre l'article 12... eux qui ont voté le projet de loi Matignon dans sa globalité. Quant au FLNC, qui n'a pas toujours été si regardant lorsqu'il s'agissait de lever l'impôt révolutionnaire auprès des «bétonneurs», il tente de se refaire une virginité sur le thème de l'environnement: le 23 juin, les clandestins ont fait sauter une villa appartenant à un continental accusé de spéculation immobilière.

En fait, la véritable surprise est venue d'élus de droite à l'origine de l'article 12. Le 14 juin, José Rossi a ainsi amorcé une timide retraite, lors d'un débat sur France 3 Corse. Le président de l'assemblée territoriale se déclarait, en effet, «favorable à la prise de responsabilité des élus, y compris sur la question de l'environnement. Mais, si cette question devait compromettre l'ensemble de la réforme, alors réfléchissons-y de près». Premières notes d'une oraison funèbre pour l'article 12? L'or bleu vaut bien une messe d'enterrement.

(1) Enquête sur l'or bleu de la Corse, éd. Albiana.

 

par Jérôme Dupuis et Eric Pelletier

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