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Les partisans les plus résolus du " processus " jospinien à propos de la Corse se font la partie trop belle en feignant de ne voir dans ses adversaires que des jacobins attardés, incapables d'embrasser le changement. C'est se moquer. Pour ma part, s'il ne s'agissait que d'accorder aux Corses, comme d'ailleurs aux Basques ou aux Auvergnats, les " franchises " auxquelles ils peuvent aspirer, je ne serais pas le dernier à applaudir. Mais d'évidence ce n'est pas là le véritable enjeu d'une controverse qui s'est enflammée durant l'été comme un feu de broussaille dans le maquis. Sinon, Lionel Jospin aurait derrière lui les quatre cinquièmes des Français. Nous sommes loin du compte. Les véritables débats soulevés par la question corse me paraissent, pour l'essentiel, pouvoir être ramenés à trois : la violence, la démocratie, l'ethnicité. La violence, d'abord. De nouveau, les partisans du processus se donnent un peu trop aisément bonne conscience en soulignant qu'on n'a cessé dans le passé de négocier avec des groupes en armes. Oui, sans doute. Mais dans un passé colonial ! Imagine-t-on de Gaulle négociant avec les milices communistes sur le territoire national à la Libération ? Si donc vous estimez, comme les amis de M. Talamoni, que la Corse est une colonie française en voie d'émancipation, alors, oui, il faut négocier directement son indépendance avec le FLNC et autres encagoulés. Si au contraire vous estimez que la Corse est une province française, partie intégrante de la République, avec toutes les prérogatives attachées à cette qualité, alors il ne faut pas donner de prime à la violence. Car enfin, de la part d'un Etat souverain, négocier avec un interlocuteur armé - en cachette ou au grand jour - sans lui demander préalablement de remettre ses armes, c'est lui reconnaître implicitement le droit à l'indépendance. Ou alors admettre que la France n'est plus la France mais le Liban, où le consensus s'obtient, au terme d'actions militaires, par la négociation entre les milices. L'évolution de l'opinion est claire : les Français ne veulent pas de cela. C'est pourtant cette reconnaissance implicite que les nationalistes retiennent de l'accord du 20 juillet, et non la lettre d'un texte dont ils se moquent comme de leur première kalachnikov. Deuxième question, dépendant directement de la première : la démocratie. On peut parfaitement imaginer un règlement provisoire de la question corse qui ferait la partie belle aux nationalistes. Sans libérer l'île du carcan de la peur dans lequel elle est enfermée. Lors de la libération de la Sicile (1943), les Américains, par pragmatisme, négocièrent directement avec la Mafia. Depuis, les Américains sont partis, mais la Mafia est toujours là. Et avec elle son cortège de racket, de peur et de mort. La peur ! Elle est là, tapie aux quatre coins de l'île. C'est elle qui ferme les bouches, paralyse les plumes, donne une partie du pouvoir réel à une poignée de bandits et de maîtres chanteurs. Savez-vous quel est le problème le plus difficile pour la Corse ? Non, ce n'est pas le choix d'un statut administratif et politique. C'est l'éradication de la violence par des procédés démocratiques. L'omerta n'est pas, ou pas seulement, le refus honorable de dénoncer. C'est la peur de dire son opinion. La question numéro un en Corse n'est pas l'établissement de l'indépendance. C'est le rétablissement de la démocratie ! C'est la liberté d'opinion ! L'ethnicité, enfin. Le mot n'est pas heureux, mais je n'en trouve pas d'autre. Peut-on mettre sur le même plan un prétendu " peuple corse " et le peuple français ? Non, car le second est une notion politique, le premier une notion ethnique, pour ne pas dire raciale. Sont français des Bretons, des Lorrains, des Corses, mais aussi des Maghrébins, des Germains, des Anglo-Saxons qui ont acquis la nationalité française. Les Corses existent, bien sûr. Mais je ne saurais admettre, sauf à renier toutes mes convictions, que l'origine suffise à définir la citoyenneté. Je me suis battu contre l'ethnicité à propos de la Bosnie et du Kosovo. Je ne vais pas l'admettre à propos de la Corse. Grâce au Conseil constitutionnel, présidé par Robert Badinter, nous avons échappé à cette monstruosité du peuple corse, partie intégrante du peuple français. Les nationalistes tentent de réintroduire leur cheval de Troie du " peuple corse " par le biais de l'enseignement obligatoire - sauf dérogations - du corse en Corse. Demain, ils demanderont l'usage du corse dans les administrations et l'exclusion des non-corsophones desdites administrations. " La Corse aux Corses " sonne dans mes oreilles comme " la Serbie aux Serbes " et " la France aux Français ". C'est l'immonde bête identitaire, génératrice de tous les crimes, comme l'a si bien démontré René Girard. Je ne veux que du bien à Lionel Jospin, et même à son " processus ". Mais pas au prix de la violence, de la peur, de l'exclusion. JACQUES JULLIARD "
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